La tanière du Shaman

UWISHIN – parce que le chamanisme nous sortira de la crise

   oct 29

Opéra rauque film Séoul, Corée du Sud

Opéra Coréen

Opéra Coréen

Il y a quelque chose de la transe, du chamanisme, dans les opéra sur coréen. Cette article pourra peut être vous en convaincre.

Des arts vocaux traditionnels coréens, le pansori est le plus populaire. Ce chant à la technique complexe, sorti du fond des âges et de la glotte, est en pleine renaissance.

Automne 2006, Séoul. Techno et pop coréennes sont de rigueur dans les bars pavoisés de néons du quartier Jongno. Sanglés dans leurs costumes-cravate, les employés de bureau se détendent à coups de soju, le tord-boyaux local à base de patate douce – ils travaillent chaque année mille heures de plus que nous, et sont les artisans du « miracle coréen » qui a hissé leur petit pays au rang de dixième puissance économique mondiale.

La société coréenne est ultra-patriarcale, les jeunes filles vont souvent dans des établissements scolaires séparés où on leur enseigne les bonnes manières avant d’organiser, pour elles, des mariages arrangés. Pourtant, les adolescentes aux tenues sexy sont légion dans cette gigantesque ville (douze millions d’habitants) de tours et de cités-dortoirs adossée à de verdoyantes collines. Des lolitas, on en croise par exemple à l’université des Arts coréens, de l’autre côté du fleuve Han, où sont dispensés des cours de danse, de théâtre, de cinéma et de musique traditionnelle. Dans ce cube de béton, le musicien Kim Duk-soo organise ses répétitions. L’autoritaire et rieur meneur de troupe à barbichette de 54 ans a donné, depuis 1978, un impressionnant coup de jeune aux gongs et aux tambours chamaniques de Corée – lesquels sont devenus, dans les années 80, porte-voix des manifestations étudiantes contre la dictature militaire.

Le clou de l’actuel spectacle monté par Kim Duk-soo est un tout jeune chanteur de pansori, cet incantatoire rap antique aux frontières de la transe si magnifiquement filmé par Im Kwon-taek : dans La Chanteuse de pansori, le réalisateur racontait le cruel apprentissage d’une orpheline à qui son père adoptif avait enlevé la vue pour qu’elle puisse mieux se concentrer sur son art. Un peu conteur, un peu bateleur, le visage grimaçant (à cause de la douleur infligée à ses cordes vocales), le jeune chanteur du groupe Samulnori perpétue superbement la tradition pansori. Il ferait presque mentir la prêtresse du genre, la piquante Ahn Sook-sun (58 ans), qui sait d’expérience qu’un bon interprète de pansori est celui « qui a vécu les avanies de l’existence et sait les incorporer à son art de chanter ». Elle qui fut la voix « adulte » de La Chanteuse de pansori, d’Im Kwon-taek, est déjà venue au Festival d’automne en 2002 et assure aujourd’hui la direction artistique du Sori Festival de Jeonju, grande ville fleurie du sud du pays. Même quand elle parle, Ahn Sook-sun a cette étrange voix écorchée caractéristique du pansori. « Pour acquérir “le son”, dit-elle, nous nous exerçons en pleine nature, nous y apprenons à rivaliser avec le fracas des cascades. C’est ce qu’on appelle “se râper” la gorge au point de saigner, car les cicatrices infligées aux cordes vocales amplifient leur vigueur. Un bon chanteur de pansori a quatre ou cinq octaves. » Ahn Sook-sun a commencé son apprentissage à 9 ans, dans un institut de musique, puis avec les plus grands maîtres du pays. A ses débuts, le pansori était encore un art nomade chanté lors des fêtes de village. « Nous avions un petit tapis, un paravent, des parasols et des coussins en bambou pour installer notre théâtre itinérant. » Dans ce dispositif à une voix incarnant tous les personnages de l’histoire chantée, l’éventail reste encore un outil essentiel : plié et déplié plus ou moins violemment, plus ou moins tendrement, il rythme les sentiments exprimés, se transformant en bâton, en lettre, en cheval, en rivière, en montagne, en maison. L’autre élément clef est le tambour puk, qui ponctue en coups secs des psalmodies aux étranges secousses glottales et aux hallucinantes vociférations rauques, approuvées par les frémissements et les interjections du public.

Parlé et chanté, le lamento du pansori conte, en vers, des histoires de mandarins tout-puissants, de frères cupides et de jeunes filles dévouées. Il reste le plus populaire des genres traditionnels malgré les censures infligées dans la première moitié du XXe siècle par l’occupant japonais, qui contraignait les chanteurs à magnifier la langue et l’histoire nippones. Sur les douze récits qui remontent à la nuit des temps, seuls cinq sont encore pratiqués aujourd’hui et transmis oralement. « Certains pansori durent dix heures, explique Ahn Sook-sun. C’est comme un marathon, il faut s’entraîner sans cesse, même une pause pourrait mettre nos performances vocales en danger. La base du pansori est le souffle : notre respiration elle-même devient chant et musique. Il faut pouvoir communier avec l’univers pour ensuite pénétrer le cœur de l’auditoire et l’inciter à laisser aller son imagination, à souffler et à respirer avec nous, chanteurs. »

Comme la plupart des musiques de ce pays bouddhiste, confucianiste, taoïste et chrétien, le pansori sert davantage à « purifier l’âme » qu’à l’exprimer. Les musiques classiques de cour pour cithares, flûtes et vièles visent elles aussi à établir « une harmonie cosmique ». Les aristocrates et les lettrés, qui raffolent de ces « musiques de l’immobilité » nommées jeonga, ont toujours eu un brin de mépris pour les genres roturiers souvent ancrés dans le chamanisme. Ainsi la placide chanteuse Lee Jun-ah, à la cristalline voix évanescente, lâche-t-elle, un peu dédaigneuse, que « le pansori exprime des sentiments assez brutaux, alors que le jeonga invite au contraire à une grande réserve émotionnelle ». En Corée, la bataille entre les musiques « nobles » et « plébéiennes » est toujours vivace, quoique le pansori ait été accepté à la cour au XVIIIe siècle. Il y a un monde, il est vrai, entre l’immuable austérité introspective du jeonga et le ton moqueur des chants paysans, largement improvisés, qui ont toujours brocardé les puissants et se font de plus en plus impertinents dans leurs versions actuelles.

Blessée à vif par des siècles d’invasion étrangère et par la partition Nord-Sud de 1946, la Corée, républicaine depuis 1948, reste, malgré l’occidentalisation galopante du mode de vie, fermement rivée à ses anciennes valeurs confucianistes (le civisme, l’austérité, le respect de la hiérarchie sont des moteurs de sa réussite économique). Les musiques ne bénéficient pas, comme le cinéma, de quotas de défense des productions locales, mais d’imposants centres culturels aux architectures solennelles sont dédiés aux arts ancestraux, financés par le ministère de la Culture, qui ne fait qu’un, depuis 1998, avec… celui du Tourisme. Cette fière défense de l’identité nationale était manifeste lors de l’édition 2006 du Sori Festival, mais à côté de nombreuses formations purement traditionnelles, on a pu y entendre des métissages tous azimuts avec le rock, le jazz, le hip-hop. « Nos traditions doivent s’adapter à l’ère du digital », clame Kim Duk-soo. A condition, ajoute-t-il, que les musiques populaires n’oublient jamais d’être aussi « aigres, douces et amères » que le kimchi, le chou fermenté et pimenté qui est de tous les repas coréens.

Duk-soo a fait le tour du monde et séduit Bill Laswell qui, dès 1988, a produit son album Record of changes (1). En 1998, dans les coulisses du Festival d’Avignon, le coup de foudre fut réciproque entre le maître des percussions et Ariane Mnouchkine qui, depuis, l’a accueilli plusieurs fois au Théâtre du Soleil. Elle récidive cette année en le recevant, à la Cartoucherie du bois de Vincennes, à l’occasion de la saison Corée au cœur.

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